Débuter
Hades II débute timidement, presque paisiblement. Un contraste saisissant avec le long marathon qu’il nous soumet. Structurellement, le jeu est en cela tous points similaire à Hades premier du nom. Le camp de base – « La Croisée des Chemins », permet d’échanger avec les autres protagonistes, de choisir arme, bijou de départ et arcanes, auxquels s’ajouteront par la suite d’autres éléments. Chacun de ces ingrédients permettant une personnalisation de plus en plus fine des tentatives – c’est à dire des descentes aux enfers – et renouvelle presque à l’excès la jouabilité, qui diffère considérablement selon le construit de départ.
Fureur
Les Nuits s’enchaînent, parfois avec fureur. Dans la pénombre, échecs et déconvenues se succèdent, dans une ritournelle qu’il convient de considérer comme nécessaire. L’objet de la lutte du protagoniste – Mélinoé, autant que la stratégie à employer étant, à ce stade, hors de portée. Chaque plongeon, comme chaque nouveau naufrage, matérialisent crûment notre insuffisance et notre inexpérience. L’attente et la curiosité sont fortes, mais l’expectative se veut elle réaliste : il nous faut d’abord rater, foirer, louper. Des dizaines de fois si nécessaire. Rater pour apprendre, pour découvrir, rater pour déverrouiller les futurs outils de notre victoire. Pour mieux pouvoir. Accessoires, gadgets, invocations bouillonnantes viennent progressivement ajouter la matière indispensable à notre ambition : aller plus loin. Réussir devient palpable, même vraisemblable, disons le mérité. Pourquoi pas réussir. Oui, pourquoi pas.
Temps
Les nuits et les essais se succèdent, de façon intarissable, obsessionnelle parfois, interrompus par les retours à la Croisée des Chemins, où dialogues, incantations et préparatifs figent le temps, un instant durant. La tâche, inflexible, demeure. On la répète inlassablement, on en fait un salut. « Mort à Cronos » Cet inéluctable – ce poids – est à la fois celui de Mélinoé, la protagoniste, et celui, en miroir, du joueur. Peu importe les doutes, les remises en question, les gausseries. Il n’y a qu’à se convaincre qu’on y arrivera ; car peu importe le nombre des échecs, on recommencera. La quête se pave ainsi, cycliquement, à mesure qu’on chemine la même route à l’identique, bosselée par les bénédictions divines et les humeurs monstrueuses. Le rapport au temps, à celui qui passe, à celui qui égraine et qui quantifie, devient peu à peu flou, imperceptible. Les immersions répétées le rendent de moins en moins palpable. Le jeu en fait lui-même une donnée symbolique : chaque tentative est une « Nuit ». Point de durée. Trente, quarante, cinquante nuits s’écoulent : combien en heures, et en minutes ? Cela importe peu. On affronte le temps, alors autant s’investir. Y retourner, inexorablement. Un dernier combat, une dernière zone. Garder le rythme, pour ne pas oublier le comment et le où. Une pause de trop, et ça y est, les pieds s’enlisent dans le sable fin, on patauge, on galère, on oublie les boutons. On oublie le plan.
Échouer
Hades II est un jeu complexe à maîtriser mais où boire la tasse se fait sans amertume. Mélinoé vient, en miroir au joueur, raconter à chacun de ses retours – lorsque la rumeur ne s’est pas déjà répandue – ses découvertes et ses tribulations ; ses défaites et ses victoires. Là où d’autres jeux plus inhospitaliers aspirent à une mesquinerie certaine, Hades II n’a pas pour vocation d’user de retours en arrière intempestifs, frustrants pour mieux délivrer, ou seule l’expérience est due ; mais, à l’inverse, de distinguer le joueur, de le gratifier subtilement, par des améliorations – qui tiennent au genre, mais plus encore par le texte. Bavard, à l‘appui d’une narration volubile, de dialogues constants, Hades II voient ses personnages constater, par eux-mêmes, l’évolution de ce qu’il se passe, percevoir le temps qui s’est écoulé, remarquer les longues absences, les minces échecs, l’intervention des autres personnages, parfois les changements même les plus subtiles. Une singularité qui fait d’eux, et par là-même du titre, un univers vivant, malléable, qui se lit et se raconte avec une constance remarquable, sans jamais paraître tout à fait à l’identique.
Équilibre
Hades II est un jeu que quelques superlatifs ne suffisent décidément pas à résumer. Il est préférablement de ceux qui se jouent – avidement – pour être compris, assimilé. Se risquer à le dire, c’est d’abord énoncer combien il est bienveillant, magnanime, passionnant et généreux. Que c’est un jeu vif, simple, immédiat, et brusque. Qui se lit et se raconte avec une sérénité et une permanence remarquables. Qu’il allie les contraires avec finesse – l’infini et le fini, l’inflexible et le variable, l’incertain et le déterminé. Qu’il n’oublie jamais de satisfaire la faim, pour mieux faire saliver à nouveau. Que c’est un un jeu dont la complexité des narratifs – celui qui traverse l’œuvre et celui qui naît de l’action de jouer – montre et fait exemple. Au style peu ostentatoire, sobre et élégant dans son exécution. Doté d’une direction artistique chaleureuse et d’une bande son volubile. Dont le niveau d’attention requis est haut, et l’impact durable. Le résultat est à ce point remarquable qu’arrivé à ce point mieux vaut-il se taire. Peut-être même aurait-il fallu commencer par là. Et juste jouer.