Final Fantasy XV, c’était un rêve lointain, une idée un peu vague. Arlésienne oblige, maintes fois reporté, questionné, refait, à l’image de son copain The Last Guardian, sorti une semaine plus tard. Fin d’une époque. Plus encore parce qu’en l’absence d’une console nouvelle génération, je me sentais comme étranger à tout ça. La Playstation 4 finalement acquise, quelques jours avant la sortie du jeu, je me décidai à rêver. Embarquant sur le tard dans le tourbillon des réactions, comme seule peut engendrer la sortie d’un nouveau Final Fantasy.

Parler de Final Fantasy XV est pour le moins sibyllin. Quel fabuleux animal, quelle douce rêverie. Longtemps resté bête mythique aux intentions vaporeuses. Un pic incertain, un interdit de gravir, exposé à la convoitise des aventuriers en herbe ; qui, année après année, demeura un objet d’espérance, chez les joueurs au moins, redoutant dans le même temps la chimère protéiforme qu’il pouvait devenir. Un assemblage du temps qui passe et des créateurs qui défilent, ça laisse des traces. Là où Ignis, d’un simple claquement de doigts, se figure la composition d’un nouveau plat, la recette de Final Fantasy XV est loin d’être exacte. Elle déborde même un peu.

Pour en arriver là, les ingrédients, il a fallut en réunir et les mélanger un nombre incalculable de fois, goûter, en jeter une partie – jeter, avec eux, le nom de Versus-XIII – puis en réunir d’autres, mêler d’anciens aux nouveaux, goûter à nouveau – goûter, toujours – pour qu’enfin, sur le palet, le jeu daigne prendre substance. Quand bien même, derrière le fondant des cinématiques et la légion des petits détails, il y a ce goût d’astringent, ce calleux des cuissons un peu longues. Ce sur quoi la presse, à la sortie des starting-block, drapeau du NDA levé, n’a pas manqué de se précipiter. Une presse un rien prévisible et qui, dans l’extravagance de ses manières et l’indolence du traitement, montre autant sa vétusté que le désir inconsolable d’être à nouveau au centre de l’attention. Soit exactement ce qu’on attendait de leur part. Là aussi les fourneaux ont fait leur temps.

Les joueurs qui ne jouent que pour eux auront à trancher si Final Fantasy XV est à leur adresse. Ce qui est à la fois très simple et très compliqué. Il est vrai que ce Final Fantasy est un drôle de bidule. Un appareil qui sitôt mis en route révèle l’étendue de ses richesses, mais aussi la profondeur de ses failles. Sans être béants, la liste de ses problèmes – qui, de facto, revêtent de la liste – vont du curieux à l’usant. Du simple accroc technique (personnages invisibles, problèmes de scripts) aux gros problèmes de structure (les incessants allers-retours provoqués par les chasses posent certainement question), en passant par les coupables habituels (caméra, IA, traduction abrupte). En somme – et c’est un peu facile de le dire ainsi – le jeu plaira, selon que l’on arrive ou non à lui pardonner ses égarements, à apprécier ce qu’ils cachent, à sourire des accrocs plutôt qu’à en faire le parangon de son mécontentement. Aussi insupportable qu’il fusse d’avoir dû tant attendre pour un jeu qui ne daigne même pas être parfait.

Au rang des jolies choses, Final Fantasy XV dévoile, dans l’intimisme traînard, un groupe de garçons qui chinent, se baladent et campent à la belle étoile, voyageant au jour le jour avec le flegme et l’insouciance que leur âge exige. A l’image du joueur, qui se plaît à défier l’extrême urgence du scénario avec une invraisemblance toujours intacte. Chapitre 4 : le monde peut attendre encore un peu. Chapitre 5 : laissez-moi donc pêcher. En plein donjon y compris, à l’arrivée d’un point d’eau, Noctis s’arme plutôt d’une canne à pêche ; un Barramundi étrange lui résiste : les monstres attendront. Il y aurait presque en cela, deux Final Fantasy XV : celui de la découverte, et celui qui raconte. L’un mettant systématiquement l’autre, dans l’expression de ses codes, dans une étrange pesanteur, une retenue qui ne demande qu’à reprendre les devants. Lorsque l’histoire avance, tout le reste se met en suspens, jusqu’à disparaître complètement dans la beauté des tableaux et les remous de l’action. Mais, dès que la fin du chapitre sonne, le cœur battant encore la chamade, c’est l’exploration qui reprend le dessus. C’est en tout cas ainsi que le jeu procède, jusqu’à un certain point, encourageant le joueur à vaquer ça et là entre deux chapitres. Pris, quelque peu, dans le piège de l’opposition des styles : monde ouvert contre trame linéaire.

Une schizophrénie, il est vrai, des plus douces. La trame magistrale d’un côté, à défaut d’être rigoureusement conté. Un voyage en Eos qui semble-t-il n’en finira jamais de l’autre. L’histoire terminée, il serait tentant de s’en tenir à ça, sitôt le(s) générique(s) de fin terminé(s). De s’en tenir aux chaudes larmes et aux sourires, au souvenir des photos de Prompto. Mais, comme de tradition ou presque, le monde de Final Fantasy XV regorge de secrets, comme autant de souvenirs supplémentaires. Recettes à trouver, poissons – bien sûr – à pêcher, course de (et en) chocobo, pour services à rendre. Des PNJ qu’on déteste, d’ainsi exploiter notre générosité, mais auxquels on dit toujours oui, pour prétexte. A cela s’ajoute, à l’attention des audacieux, moult donjons secrets, pour bêtes infâmes. Des endroits glaçant, dans les profondeurs, qui poussent les combats, obligatoirement « stratégiques », dans leurs derniers retranchements. A la richesse de la tactique répond alors les limites de l’IA, incapables de se débrouiller seule, et l’usage pour le moins prolifique d’objets de soin. Dans les enfers, on limite la casse.

Encore faut-il aller la chercher, cette magie des jeux rocambolesques, cette âme des robots un peu cassés, cette chaleur des tous petits chez soi – la Regalia pour seule résidence ? Les ambiances, toutes aussi réussies, la composition des lumières qui vacillent, à la fin de la journée, les nuits de terreur, les conditions météo, les six, et puis sans oublier les incroyables compositions de Yoko Shimomura : tous rendent l’expérience de ce voyage mémorable. Final Fantasy XV propose un voyage pas comme les autres, est un « Final Fantasy » pas comme les autres – aussi vide de sens que celui puisse être – mais qui, décidément, comme les autres, se vit, se raconte, comme autant d’anecdotes entre amis – tu as vu, ce monstre-là ; tu as remarqué, cette référence-ci ; toi aussi, Prompto meurt tout le temps ? Alors qu’importe les opinions, si le feux brûle encore, et qu’on aime y rester, au rythme de la découverte et la détente, en dilettante. Pour une dernière quête, un dernier donjon, un dernier hommage. Un dernier détour, une dernière photo.