Je ne m’étais jamais, auparavant, considéré comme un touriste. Tout au plus m’étais-je imaginé comme quelqu’un d’éclectique. Pourtant, à y regarder de plus près, je me suis parfois trouvé en proie à la volonté de multiplier les excursions, de goûter les destinations, d’y humer de nouvelles odeurs… Avec l’intérêt maladif du vacancier en mal de dépaysement. Juste dans le but « d’entrevoir un éclat du paradis, dont il faudrait visiter les multiples versions de manière fugace, en se déplaçant au gré des modes et des envies. » (1). Sans toujours m’apercevoir que, ébloui par des lignes d’horizon flatteuses, je ne faisais que revenir aux mêmes endroits. Au point de « tuer l’exotisme, banaliser la notion du différent. »

A l’image des corps libérés de leurs contraintes horaires, il m’est arrivé de penser que le jeu vidéo s’inscrit également, de par sa capacité à nous faire voyager, comme une forme de « compensation de la vie laborieuse ». Une liberté qui « s’achète et se consomme », comme à peu près tout dans nos sociétés consuméristes. Et où l’acheteur travaille dans le seul but de consommer pour être libre. Puisqu’il choisit – pense-t-il – où et comment dépenser son argent.

Si le jeu vidéo, dans sa part la plus rentable, constitue une industrie du divertissement, elle ne se tient pas simplement à du « faire acheter ». Examiné de plus près, en particulier dans sa part la moins bien définie, s’y trouve une expression distordue de nous-mêmes. En terreau fertile aux idéaux politiques, aux traditions culturelles, aux œuvres personnelles, aux réalisations à contre-courants, le jeu vidéo participe en effet, de part son accessibilité, à la mise en scène de nos mœurs et de nos croyances. Des « formes de mondialité » qui résonnent avec notre propre complexité, nos propres vécus, nos propres besoins, selon qu’il nous parle, nous tance ou nous amuse.

J’ai erré dans de vastes et nombreuses contrées. Ai contemplé plus d’imaginaires que je ne saurais les décrire. Avec pour seul témoin de la plupart de ces mondes que des mots, des sauvegardes, des captures d’écran éparses. Quand ils existent. Souvent, il n’y a plus guère qu’une sensation ténue, qui charriée par le vent souffle à l’esprit des caresses incertaines. Une impression de déjà vu. En voyageur élitiste, je n’ai pas cessé les déplacements. J’essaie, tout au plus, de leur donner plus de sens, de mieux choisir mes destinations. Je vagabonde un peu moins. Mais je m’amuse toujours autant.

(1) « Repartir, mais pas comme avant », Rodolphe Christin, Le Monde Diplomatique – Juillet 2020