Pensées qui hantent. Voix qui parlent. Les mots se succèdent les uns aux autres dans une espèce d’indéchiffrable cacophonie. Des mots qui parlent d’elles ouvertement, qui la questionnent, qui la moquent. She’s stupid, ils disent. She can’t save him. Ces entêtants chuchotements, depuis que Senua est arrivée ils n’ont pas cessé de tout remettre en question. Une assourdissante masse d’individualités qui cancanent, le plus souvent, et qui parfois, c’est heureux, prodiguent des conseils à l’attention du joueur. De fait, quand ils disent de courir, mieux vaut-il courir. En ces terres étranges, l’enfer ne se vit décidément pas seul.

Le voyage commença sans rien savoir, mais avec la seule certitude qu’il n’y aurait pas de retour possible. Je pressais les boutons au hasard – sentiment agréable, que de devoir tâtonner – incertain d’où je venais de mettre les pieds. D’où Senua venait de mettre les pieds. Pourquoi elle se trouvait seulement là, d’ailleurs, qui étaient ces voix, quel était l’objet de tout ça : je l’ignorais. Ce ne fut, à vrai dire, que des détails. Déjà je faisais mes premiers pas, fasciné par les voix, toutes ces voix, et puis par le niveau de la réalisation. Comme elle est belle, l’armure de Senua ; voir cette cette peau d’animal qui danse au gré de ses mouvements, c’est hypnotique. Autant que de sentir les ténèbres s’affaler sur moi à la première occasion. Derrière tout ça, le propos sous-jacent est complexe, c’est évident, mais l’aisance et la simplicité de l’immersion sont telles que rien ne vient s’opposer à la découverte. Ni longue introduction, ni tutoriel ; ni dialogues, ni quêtes. Aucune explication, aucune interface ne daigne s’incruster. On est, d’une certaine façon, libre.

L’intention de narrer, d’immerger, de surprendre aussi, est omniprésente. Hellblade se révèle être, en la matière, un jeu au gameplay accessible dont les principaux outils – combats, énigmes – servent implicitement sa narration. Ils n’en demeurent pas moins attrayants. Les combats dépouillés de tout – ni barre de vie ni dégâts ne viennent parasiter l’écran – portés par la qualité des animations leur donnent une vie, un cachet, une rudesse, qui glissent peu à peu dans la confortable simplicité des pas de danse au rythme des sons nordiques. Similairement, les phases de recherche de runes, plus métaphoriques qu’autre chose, permettent d’apprécier le niveau de détail, de s’enivrer davantage encore de l’univers, à défaut de pousser la réflexion. Restent les cinématiques, seule vraie occasion de relâcher l’étreinte sur le pad, le temps d’en apprendre un peu plus sur l’histoire, de mieux comprendre Senua, de saisir ses peurs les plus profondes. De lire la terreur sur son visage.

La direction artistique variée et charnue de Hellblade laisse pour le moins pantois. C’est à se dire combien c’est beau l’enfer, par moment. C’est beau quand ça étouffe, quand ça s’engorge d’ombres menaçantes, quand ça dessine des bord de plage ensoleillés. Destinations paradisiaques, au milieu des champs de morts. Battisses de bois au cœur de l’orage. Villages à l’abandon. Flancs de montagnes et terrains escarpés. Comme dans un rêve, on passe de l’un à l’autre sans jamais en questionner la logique. Lorsque des limbes, parfois, on se retrouve à la surface, un rayon de lumière perce les ténèbres. Alors seulement, Senua sourit. On se surprend, de l’autre côté de l’écran, à prendre une profonde inspiration, comme soulagé par ce bref moment de clarté. Parce qu’on est conscient que c’est provisoire, on ne pourra pas rester ici éternellement, non, c’est impossible. Senua aussi le sait. Les ténèbres la rattrapent toujours. Peu importe combien elle a essayé de s’en débarrasser.

I will tell you my stories of Hel, if I may walk with you. Ca, c’est Druth. Seule vraie constante de cette aventure, il raconte, pendant tout le jeu, l’histoire des Vikings venus du nord et de leurs dieux violents. La mort, les sacrifices : il se rappelle. Comme Senua, il s’est perdu, avant qu’elle ne le trouve. Alors il s’est juré de l’accompagner, de la guider. De toutes les voix qui chuchotent, Druth est encore la plus significative. Ces contes qu’il raconte, de Baldr à Sigmund, en passant par Fafnir, Ymir, ou bien encore Odin, tissent un univers, brique par brique. Un univers qui, bien au delà de sa représentation physique, voit la glace et la roche, la lave et les tromperies se former dans mes pensées profondes. Et parce que les mythes fascinent, se les voir ainsi contés, même si il faut s’arrêter pour les entendre, peut-être justement parce qu’il faut s’arrêter, je me sens captif. Désireux de connaître la suite. Bien sûr, pour Senua c’est différent. Elle, elle y entrevoit des ennemis à affronter, des solutions parfois. Surtout, elle y trouve la motivation de renverser les obstacles. Continuer d’avancer, de franchir les portes, affronter les épreuves : il ne lui reste à vrai dire plus que ça.

Les graphismes photo-réalistes, quand ça atteint un tel niveau de soin, c’est toujours fascinant. Le travail de capture et de doublage de Hellblade est, de ce point de vue, remarquable ; ce qui contribue de beaucoup à l’immersion. Mais parfois aussi ça dérange. Regarder l’expression du visage de Senua se déformer dans la douleur et les cris, parce que c’est si vraisemblable, ça trouble nécessairement les sens. A fortiori quand l’ambiance atteint un tel niveau de terreur psychologique. Regarder d’autres personnes jouer m’a rendu ce malaise plus manifeste encore. Dans leurs réactions, j’ai trouvé surprise et consternation. Face à un jeu comme Hellblade, il est aisé de perdre tout sens du propos. Mais quand les mots se perdent, que ça explore l’inconnu, c’est bon signe, car c’est synonyme d’innovation. A tout dire, le jeu de Ninja Theory est une entité improbable mais remarquable, pris entre son désir de ravir les yeux, et celui d’explorer la psychose. Ce qui rend son succès commercial d’autant plus inattendu. Premier des téléchargements en août, sur PS4. Un peu moins de 200 000 exemplaires, sur PC. Un pari payant, pour un jeu marquant, qui je l’espère ouvrira la voie à d’autres jeux de ce type, à mi-chemin entre travail d’auteur et blockbuster AAA.

Crédits musique : Hellblade: Senua’s Sacrifice – Gramr (David garcia)