Je m’apprêtais à le dire pour la énième fois : « peut-être plus tard ». M’efforçant d’en varier la rengaine. De le faire avec humour mais surtout de garder l’esprit l’ouvert. Oui, peut-être un jour. Il semble intéressant. C’est juste que je n’ai pas eu l’occasion. Que j’ai d’autres choses à faire.

On venait de me suggérer un jeu en ma possession depuis de longues années, et je ne savais plus comment répondre.

Je ne l’ignorais pas : mon interlocuteur, comme de nombreux joueurs passionnés, traversait les mêmes dilemmes. Cette somme absurde de jeux qu’on s’imposait de devoir faire sans jamais être sûr qu’on y parviendrait un jour. Une illusion sous laquelle on vivait et qui nous amenait à systématiquement remettre non pas au lendemain, mais à un temps indéterminé l’idée de jouer à certains jeux. Je regardai ma courte liste, gribouillée quelques jours plus tôt sur un post-it : finir ce jeu important sorti il y a une vingtaine d’années ; débuter la suite d’un autre qui m’avait beaucoup plût ; faire, dans le même temps, ce blockbuster renommé qu’on m’a prêté. Jouer était devenu un long itinéraire dont je ne parvenais plus à m’extraire et où les imprévus n’avaient plus leur place. Une fermeté regrettable mais que j’estimais nécessaire eut égard à la quantité de titre, et au besoin d’assujettir ce monstre chronophage qu’était le jeu vidéo.

Me revint l’anecdote que j’entendis la veille d’un père de famille. Son fils ayant récemment décidé d’explorer les jeux de sa bibliothèque, il constata, en le voyant jouer à Fallout 3, combien leurs manières de jouer étaient différentes. Il fut en effet frappé de voir son fils s’amuser sans se préoccuper de bien jouer – en préservant ses munitions ou en cherchant à avoir de meilleures armes. Là où lui-même expliquait qu’aux mêmes endroits il aurait rechargé certaines phases de jeu et cherché obsessivement à obtenir le meilleur résultat possible. Ce qu’il réalisa à travers ça : l’insouciance totale de son fils, la liberté avec laquelle il jouait, me revint en plein visage alors que je constatais mon propre asservissement. Des listes de jeux faits ou à faire parmi lesquelles s’entre-choquaient mes envies personnelles et une envie d’en savoir plus, comme pour en grossir la signifiance. Rodait, décidément, en ces lignes, une sempiternelle recherche de légitimité.

J’aimais jouer. Je ne m’imaginais pas arrêter, mais je ne me sentais pas non plus défini par les jeux vidéo au point de revendiquer mon appartenance à la toute petite case des « gamers ». J’étais moins encore prisonnier d’une série ou d’une plate-forme. J’étais à tout bien nommer libre. Libre d’explorer les époques comme les genres. Libre de jouer à ce qui me chantait. Mais pour cette raison, sans doute, je me sentais à l’étroit. Abasourdi par le nombre de jeux passés et l’extraordinaire rythme des sorties de jeux à venir. Débauché par la multiplication des plates-formes. Distrait par l’interférence de promotions putanesques qui créaient des envies là où il n’y en avait pas. Faire jouer était devenu un combat pour l’attention. Une attention réclamée dès leur naissance : financements participatifs, processus de validation par la communauté… Le foisonnement de créativité était réel mais pouvait se faire particulièrement envahissant, si vous le laissiez l’être. Au risque de s’y voir consommé.

Ici et là, il m’arrivait d’imaginer ce qu’il en serait, si j’avais su, ou dû, arrêter les listes. Ne jouer qu’au gré de mes envies. Arrêter d’en parler, même, pour simplement vivre les jeux vidéo. Mais j’avais besoin d’un cap. De la stabilité des mots. Il ne tenait qu’à moi de trouver le juste équilibre, de ne pas devenir l’esclave de mes systèmes. De penser à remettre les choses à plat pour être le plus heureux possible. Comme lors de cette fois, où je me fis la remarque : peut-être que je prévois trop de choses. Que je m’angoisse trop sur les jeux qu’il faut faire et ne m’extasie pas assez pour les jeux que j’ai hâte et envie de faire. Ma solution ? Faire dans le réalisme investi. Éviter de trop me projeter. Aller à mon rythme. Acheter moins. Dire non, pour mieux dire oui.

 

Liste de jeux