Humeur

Malaise des prix

une-malaise-des-prix

Toujours le même malaise, en période de solde Steam. Les bourdonnement captifs, les listes de jeux achetés, ou à acheter. En y regardant de plus près, l’immensité des petits prix donne effectivement le vertige. Des centaines de jeux à prix réduits. Des titres renommés à 10€ ou moins. La saturation est telle qu’il est difficile, passée la page d’accueil du magasin Steam, de faire le tri sans savoir au préalable ce qu’on recherche, ou sans avoir au préalable ajouté les jeux désirés à sa liste de souhait – brillante astuce. Si bien qu’à cette foule de ces jeux désirant mon attention, je ne concède finalement qu’un œil distrait, l’espace de quelques pages. Un « au cas ou » familier au regard de l’exubérance vidéoludique.

Dans un de ces heureux hasards où un jeu que je comptais acheter s’avéra en solde, ou dans l’encore plus improbable circonstance ou je craquerais spontanément – acheter avait depuis longtemps perdu de sa spontanéité ; tout était préparation, évaluation, réflexion – , je cédais. Céder, comme pour se résigner à économiser de l’argent, dans un soupir des plus étranges. Céder, c’était surtout mettre de côté mon ambivalence, avec cette sensation un rien inconfortable, et cette impression d’acheter du vent à différents titres. Déjà, parce que du moment ou j’ajoutais mon futur jeu à mon « panier » à celui ou je payais, une minute à peine s’était écoulé, et rien, dans mon univers, n’avait changé. Jusqu’à ce qu’on me propose un instant plus tard, et assez gracieusement je dois dire – je ne peux m’empêcher de m’imaginer le délicieusement inapproprié « prends ton jeu et dégage » – de télécharger le dit jeu. Puis d’attendre quelques heures – mine de rien. Ensuite, parce que je le payai 7€50, au lieu de 29,99€. C’était vertigineux. Si peu, il s’avérait, que cela entrait en collision direct avec mon système de valeur. Il était difficile à accepter que ce jeu, un jeu ambitieux, ayant coûté, au bas mot, plusieurs dizaines de millions d’euros d’euros à concevoir et à vendre, puisse valoir si peu.

On les détestait, les prix chers, mais ils avaient parfois du sens. En nous limitant, ils nous empêchaient, dans une certaine mesure, d’avoir les yeux plus gros que la tête, nous donnaient le sentiment de réellement nous investir, financièrement et psychologiquement. Acheter dix jeux à prix dérisoire pour n’en faire que trop peu, c’était se perdre, et peut-être même perdre sa capacité a raisonner, à réfléchir, à décider, pour céder à l’impulsion, et cette chaude impression de gagner de l’argent. Parce que c’était aussi simple que ça : délaisser ce qui faisait de nous des individus rationnels pour endosser, subrepticement, ce rôle de consommateur charmé par l’illusion du bénéfice personnel.

Avec un peu de recul, trouver ce jeu et certains autres, à ce prix, à ce moment, fut sans doute prévisible. Les plus grosses sorties de l’année étaient toujours sujettes à des soldes très remarquées. Ce qui était plus inquiétant, c’était cette impression que ces soldes avaient sans doute quelque chose à voir avec la résistance des prix que j’avais observé les mois précédents, y compris outre-manche, réputé pour son indiscipline des prix. Après tout, que Steam souhaita maintenir ses prix le reste de l’année (Tapage des Saints 4 était resté, entre sa sortie au mois d’août et les soldes fin novembre, à 50€ – prix qu’il regagna après les soldes) pour rendre ses soldes encore plus attractives n’avait rien d’incongru. Que ce fut fait en accord avec les éditeurs était probable. Que ces dits éditeurs aient finalement réussis à faire entendre raison aux boutiques anglo-saxonne était même imaginable. Est-ce qu’il fallait voir un lien dans tout cela, je l’ignore. La distribution classique s’était retrouvé dans une difficile concurrence avec Steam, qui de son côté eut du mal, au moins pendant un temps, à justifier que ses versions numériques soient au même prix que les versions boites. Des problématiques oubliés, ou mises de côté, tandis que les enquêtes sur les méthodes et les finances de Steam semblaient elles tout simplement inexistantes.

Les soldes, j’avais longtemps cru que c’était un moyen, pour les boutiques, de vider leur stock avant de recevoir de nouveaux produits ou de nouvelles collections (pour ceux qui vont dans les boutiques disposant de collections). Avec Steam & Co (parce qu’à côté de Steam, les plates-formes moins connues et moins fournies ne méritaient – n’étaient ? – vraiment rien d’autre qu’une Compagnie), les soldes, c’était une manœuvre commerciale, largement apprécié par des éditeurs qui profitaient d’un rebond des ventes pendant et après coup. A cela s’était ajouté, courant 2013, la dernière bonne idée : les cartes Steam. Dernier prétexte, s’il en fallait encore, d’acheter pour acheter un jeu dont les cartes étaient disponibles. Se construisait, peu à peu, un système basé sur le commerce à outrance prompt à introduire des distorsions d’équité. Il fallut relire, avec humour, le « mais bien sûr, générer beaucoup de vente n’est pas l’unique préoccupation. »

A ces gros acheteurs, qui vous lâchaient un : « J’ai encore acheté une tonne de jeux que je ne trouverai sans doute jamais le temps de faire », un peu coupables, que fallait-il répondre ? Je n’en avais aucune idée. J’étais incapable de me mettre dans leur situation. Je n’en avais même aucune envie. J’étais intimement convaincu que cette course au profit rapide était extrêmement discutable, et que tôt ou tard, elle donnerait lieu à des situations embarrassantes. Je ne parvenais d’ailleurs pas à trouver d’équivalence direct dans les autres secteurs de loisir, tels que le cinéma ou les livres. Comme pour la dématérialisation des données qui avait donné bientôt donné lieu à la numérisation et au blocage des jeux vidéo en ligne, j’y voyais cette précipitation qui collait si bien à la peau du jeu vidéo.

En continuant à acheter mes jeux en boite, à être méfiant à l’égard des plates-formes en ligne, je m’étais longtemps cru dans un ces procédés de résistance. Mais je prenais conscience que cela avait au moins un peu de sens. Si, au début de cette anecdote, il avait s’agit d’une version boite, les choses se seraient avérées bien différentes. Je l’aurais reçu par courrier, ou par chance l’aurais acheté en rayon à prix raisonnable. Quoi qu’il arrive, je l’aurais eu entre les mains. Tandis que je le déballais, déchirant avec précaution un plastique gémissant, mes yeux en auraient parcouru la jaquette, absorbés par des couleurs et des images laissées là pour donner envie. Puis il y aurait eu ce moment ou, les mains religieusement posées de chaque côté du boîtier, sésame se serait ouvert. L’odeur encrée de la notice m’aurait happé, pour la énième fois. Acheter un jeu neuf, pendant longtemps, c’était tout ça, c’était avoir quatre de ses cinq sens monopolisés : la vue, le toucher, l’odorat et l’ouïe. Je crois même, tout ça étant tellement précieux, que j’eus moins de remords s’il avait s’agit de cette version boite, à 7€50, plutôt que son homologue dématérialisé. Parce que l’excitation de l’avoir – et de l’avoir vraiment, cette fois, entre les mains – aurait balayé tout le reste.

4 pensées sur “Malaise des prix”

  1. Molo dit :

    Un article \o/.

    Effectivement, l’achat de masse est très tentant. Je dois avouer que j’aime bien fouiller les bacs à soldes et autres rayons d’occaz pour trouver la bonne affaire, mais on peut avoir vite tendance à accumuler les bonnes affaires qui… resteront dans la pile des jeux à faire. Une pile pour le si jamais, pour le plus tard. J’avais réussi à me modérer au début de cette gén (que j’ai déjà prise en retard), en me disant que c’était débile de dépasser les 2 ou 3 jeux “d’avance”, avant d’avoir fini les précédents. Sauf que toute cette bonne volonté a volé en éclat au bout d’un moment. Maintenant, j’ai ma pile, enfin ma boîte Ikéa, de jeux à faire et le choix tue le choix. T’hésites, tu te dis : “celui-là ? non celui-ci ?” et pour finir, tu commences rien.

    Mais je perds pas espoir, j’entame, petit à petit :). Je compte bien tous les faire, oui oui, j’y crois !

    Posséder le jeu, en dur ou en démat, ça commence également l’histoire. Tu participes aux conversations, tu dis “ouais ouais je l’ai, mais je l’ai pas encore commencé !”, un peu comme s’il faisait déjà partie de ton “palmarès” (trop de guillemets, désolée). 

    Bon, mon comm est un peu HS vu que j’utilise pas Steam, mais d’autres articles encore, allez :D

  2. Memento dit :

    J’ai encore de nombreux jeux PS2 toujours pas fait. J’ignore s’ils le
    seront jamais un jour. Je me suis montré raisonnable avec ma Xbox 360.
    En fait, je n’achète plus de jeux que quand je suis sûr que ça me
    plaira. Pareil sur PC.

    T’as carrément une boite Ikea de jeux ?
    Haha ! Personnellement j’aime bien, tu trouveras peut-être ça bête,
    ressortir des jeux que j’ai acheté il y a quelque temps et les garder à proximité, de
    sorte de m’accoutumer à leur présence, et me faire à l’idée d’y jouer ! Merci pour ton commentaire !

  3. Molo dit :

    Il me reste aussi quelques jeux PS2, mais j’ai un peu abandonné l’idée de les faire, j’avoue :/. (surtout maintenant que j’ai débranché la PS2 pour faire de la place)
    Et ouais carrément la boîte ! Mais c’est une petite boîte :p (sauf que j’en ai deux han). Cela dit, je n’achète aussi que des jeux qui me tentent ! Je craque principalement sur des jeux qui m’intéressent et qui coûtent rien. D’ailleurs, j’ai acheté très peu de jeux neufs-prix-plein-jour-j cette année… (que Soul Hackers Et PDF en fait)

  4. meduz dit :

    Autant que possible, j’achète les jeux consoles en boîte. Pour le PC, c’est foutu, les cassages de prix sur le dématérialisé sont encore plus violents que sur les jeux consoles.

    Par contre, sauf exception (généralement sur supports Nintendo), je joue en décalage : j’attends une bonne affaire pour choper un jeu, pas particulièrement pour économiser du pognon, mais juste pour avoir un plus grand choix pour le « prochain jeu auquel je vais jouer ». Je sais que je ne pourrai jouer à tout ce qui m’intéresse ni à tout ce que j’ai, mais je pourrai en faire profiter d’autres, par le prêt physique ou par le partage de bibliothèque Steam (une très bonne chose selon moi).

    En tout cas, dans quasi 100 % de mes achats, je prends des jeux dont je sais qu’ils me plairont. Je me trompe rarement sur mes intuitions vidéoludiques.

    Hors sujet : c’est bien que le café soit un peu vivant !

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.