Un pincement au cœur. De l’extase. Du rire, et puis le chagrin. Rien, décidément, en NieR : Automata, ne confine à une certaine permanence, au repos des émotions. J’exulte durant les combats, puis retombe immédiatement au rythme des quêtes lancinantes. Avec le sentiment envahissant que le jeu me refuse cette satisfaction, cette sensation d’accomplissement si à propos dans les jeux vidéo. Récompenser le joueur à tout prix. Ici, je n’ai pas l’impression de bien faire. Je ne suis même pas sûr de ce que je fais, sinon venir en secours à des personnes perdues d’avance, qui se remémorent des choses qu’il aurait mieux fallu oublier, qui me quittent, qui s’en vont.

Cet univers, constamment en proie au désenchantement, il me subjugue et il me met mal à l’aise. Je me sens futile, et à la fois ça me fascine, qu’on me remette ainsi en doute. Quel étrange sentiment, venant d’un jeu signé PlatinumGames, plutôt connu pour sa légèreté que sa profondeur. Et voilà que sous la poupe de Yoko Taro, le studio accouche d’un vague à l’âme dansant, à mi-chemin entre action pure et narration contemplative. Une formule qui côtoie, mais de loin seulement, la grande vogue des monde ouverts, aussi grands étrangleurs de narration. NieR : Automata parvient néanmoins, avec une modestie et une exubérance bien japonaises, à allier l’ouvert à l’intime, à donner de la présence à l’histoire malgré la tranquillité des grands vides. Il réussit, surtout, à conserver une ardeur, une dynamique, qui tressaille en ses pics au gré des combats, pour mieux retomber dans les graves silences des cœurs qui se broient.

Ce n’est pas faute de la guetter, à chaque nouveau jeu, cette sensation d’inédit. Dans les tranchées des jeux qui sortent, à attendre celui qui aura le petit truc en plus, la petite originalité qui confirme que tout ça en valait la peine. Qu’attendre en valait la peine. Je mentirais si je disais avoir su à quoi m’en tenir. Je n’étais au contraire pas du tout préparé – ne le suis à vrai dire jamais – n’avais pas touché à la démo, pas regardé les images. Je n’avais guère que le souvenir d’un NieR (2010) relativement inégal. Pour cette raison, je ne m’imaginais pas ainsi m’enticher de NieR: Automata, au point de constamment y revenir, comme exhorté malgré moi à y rester le plus longtemps possible, à en voir toutes les faces, toutes les fins. Je le concède : je me suis menti, au moins un peu. J’ai su combien j’étais intrigué, durant les premières heures peut-être. Me gardant toutefois de mot dire, préférant taire une opinion à l’importance très relative, la remettre à plus tard. Ne pas parler du jeu, c’est ma façon à moi d’être dans l’instant. Chasser l’analytique pour mieux se confondre dans l’émotionnel, me satisfaire de l’expérience. Des silences qui en disent long.

Au milieu des blockbusters ordinaires et des belles coquilles, bêtes marchandes au prosaïsme parfaitement revendiqué, la sortie d’un jeu comme NieR : Automata apporte, comme on dit, un vent de fraîcheur salutaire. Mais il agit également comme un puissant révélateur de la relation joueur-personnage. Je réalise, à y jouer, combien je suis conditionné aux schémas narratifs qui font du joueur « le héros ». Aussi émoussé soit le procédé il est clair que j’apprécie ça, être flatté de l’importance de mes actions. Je dirais même y être accroc à ces sauveurs de monde, à ces destructeurs de mauvaises intentions, significatifs jusqu’au bout des doigts. Des rêveurs, mais des qui atteignent leur but. A l’opposé de tout cela, NieR : Automata ne m’offre que des interrogations, me taraudent d’états d’âme inquisiteurs, sur l’âme, sur l’homme, sur la mort. Me voir ainsi reflété ma propre futilité, la contempler de long en large tout au long du jeu : je n’ai pas l’habitude. C’est d’une violence, même. Au point que je me surprends, plus d’une fois, à ne pas vouloir combattre, à cesser ces mises à morts inutiles, pourtant seul moyen de subsister, d’être, de jouer.

Néanmoins je continue. Comme persuadé de pouvoir inverser la tendance. J’ignore pourquoi, mais je me sens attiré. J’ai cette envie qui me colle à la peau de faire durer l’éphémère, d’y séjourner quelques jours encore. Je « finis » le jeu une fois, puis deux, puis trois. Route A, route B, route C. Je collecte toutes les autres lettre de l’alphabet. Tout ce que les développeurs ont laissé à mon attention, je le débloque. Avec un appétit chaque fois renouvelé, grappillant révélations et bouts de scénario comme un addict. C’est presque de l’ordre animal, de se repaître ainsi de l’objet de ses désirs jusqu’à être complètement rassasié. Jouer c’est parfois très instinctif. Et à la fois, de manière très rationnelle, je sais que si je m’en imprègne le plus possible, là, maintenant, ça me laissera une trace indélébile, un truc extrêmement gratifiant. Rien que de m’imaginer y repenser, réécouter les musiques.

Je pose une dernière fois la manette. C’est un adieu (j’ai dit oui), pourtant je me sens comblé. Serein. C’est pour le moins inhabituel que je ressente une telle tranquillité à la fin d’un jeu. En temps normal ces au revoir-là sont pénibles ; devoir quitter des personnages qu’on a côtoyé pendant des semaines c’est généralement assez éprouvant. Il arrive qu’on soit déçu, que ces dernières pages échouent à apporter un point final aussi désirable que redouté, mais quoi qu’il arrive ça gigote à l’intérieur. Là, pour NieR : Automata, il y a une justesse qui m’est tout à fait exotique. Pas tant dans le point final, d’ailleurs, que dans le fait d’y avoir joué. Comme si c’était logique, que ça faisait sens, NieR : Automata et moi. On s’est trouvé, on s’est enlacé, et puis on s’est quitté. Je serais bien embarrassé, de devoir expliquer à ça à quelqu’un. « Je l’ai trouvé juste » n’étant pas au rang des réponses considérées comme acceptables en matière d’opinion.

Cette retenue, pourtant, et ce profond mutisme dans lequel elle me laisse, sont les plus à même d’illustrer mon rapport à NieR : Automata. C’est un jeu qui force le respect, je trouve. Qu’une équipe sans le sou, qui prévenait n’avoir rien de plus à proposer, puisse atteindre un tel résultat, avoir une telle audace, tenir un tel niveau de cohérence, moi ça me rend humble. Face à cela, les « Oui mais les graphismes » des joueurs biberonnés aux polygons, ils n’existent même pas. On voit qu’ils parlent, sans toutefois les entendre. Car, au delà même de l’évidence des affrontements magistraux et des fesses qui se dandinent, NieR Automata c’est un jeu très humain, réalisé à taille humaine, qui cache des doutes, une fragilité. Dans ses thèmes, dans sa façon de questionner non pas seulement la mort mais notre propre importance, l’œuvre de Yoko Taro dépasse, de loin, le champ routinier des jeux de tous les jours. Et comme un million d’autres, je m’estime chanceux d’avoir pu l’entrevoir.

Crédits musique : Memories of Dust – NieR Automata, par Keiichi Okabe

Nota :

  1. L’image de garde, intitulée “From A to B”, est  un fanart réalisé par h@ge (à retrouver sur son compte Pixiv).