Quatorze cartons et un sac, cachés à l’abri des regards. Quatorze cartons plein de vide et un sac, qui d’en haut trônent sur la pièce. Ballons d’air abandonnés, multicolores, multiformes, dont j’ai perdu la ficelle. Observateurs immuable d’un temps dont ils se font inexorablement le rappel, couche de poussière après couche de poussière. Vestiges d’un autre temps, vestiges d’un autre moi.

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Bousculer leur tranquillité, c’était pas au programme. Ça démarrait normalement. J’étais parti sur autre chose, faire le ménage, réorganiser un peu la pièce. Et puis une chose appelant l’autre, nouvelle mission après nouvelle mission, je me suis retrouvé la tête en l’air, à miroiter les étoiles. Quatorze boites, et un sac, de toutes les couleurs. Psshh, pssh, fit le dépoussiérant. On va les faire briller à nouveau. Psshh, pssh, fit le dépoussiérant. On va remettre tout ça en place. Elles rouspétèrent, bien entendu, mais c’était escompté. Les vieilles boites comme ça, ça n’a plus l’habitude de bouger. Je leur expliquai que c’était pour leur bien. Mais aussi un peu pour le mien. Et on convint de mettre tout le monde dans l’ordre d’arrivée. Priorité aux aînés, tout ça. Même si MSX1, j’avoue, j’étais même pas né.

Faire les poussières, c’est se muer en explorateur des étagères à souvenirs, en aventurier de la collection de jeux, en baroudeur de l’inutile. C’est se retrouver au contact de ces objets oubliés, qu’on bouge l’espace d’un instant, d’une réminiscence, et qu’on remet tout pareil en place. Quatorze cartons et un sac, qu’on le veuille ou non, qu’on l’accepte ou pas : ça fait des électro-chocs dans les doigts. Achat de mon premier jeu Dreamcast, les vagues d’images se succèdent, fierté d’avoir fini Ocarina of Time, et s’écrasent contre mes paupières, transis par le monde déchu de Lucifer’s Call, assomment ma conscience, premier mouvement du médiator sur Guitar Hero, clac, clac, vertige, dernière claque, et le boss final de Killer Instinct s’écroule. En transe, le chiffon tombe. Je hoche de la tête, un peu stupéfait de me rappeler de tout ça avec une telle clarté. Je me sentirais presque l’envie de danser, tiens. Sur l’ordi, je mets The Greatest Jubilee. Première toupie. Ça y est, je danse, je m’amuse. Seconde toupie. J’ai l’air idiot mais je m’en moque. Triple Axel. Double salto arrière et je me tourne. Quatorze cartons et un sac. M’accorderez-vous cette danse ?

Tant de consoles, pour autant de décisions. Depuis toujours, acheter une console a été l’objet d’une réflexion élaborée. Tout jeune, déjà, pour ma première console, ma famille m’avait donné le choix entre la Super Nintendo avec une dizaine de jeux (d’occasion, donc), ou la Playstation, fraîchement sortie, avec un seul jeu. Avec le recul, posez les choses ainsi à un enfant qui n’y connaît rien, et il prendra systématiquement la Super Nintendo. Mais j’étais dans le genre malin et… Je plaisante. J’ai pris la Super Nintendo. Tout ça pour dire : on n’achetait pas une console comme ça. Je n’ai eu la Playstation que bien, bien plus tard, sous la forme d’une PSOne d’occasion. Par la suite, Noël et anniversaires amenèrent chez moi Nintendo 64, Dreamcast, et Playstation 2. Les trois Xbox 360 (sic), elles, furent de mes propre achat. Ajoutez à ça, en parallèle, de multiples configurations PC. Des modestes Pentium 2 et Pentium 3 aux Dual Core, Quad Core. Accompagnés de toutes sortes de cartes graphiques. Carton après carton.

Je devine, en eux, ma vaine et désespérée tentative de m’accrocher à quelque chose qui dure, quelque chose qui a du sens. Des cartons et des boites, en opposition à la numérisation intensive, aux clics qui achètent, aux bibliothèque de titres et de mots, aux mp3, au streaming. Des masses informes, fluides, recomposables à l’infini, qui se manifestent sur mes appareils. Un envahisseur contre lequel je partis brièvement en croisade, armure de disquettes et lance CD au poing. Avant de réaliser quelques années plus tard que l’inéluctable était déjà là. J’avais déjà perdu. Pas grave. C’est jamais que de nos usage, de nos données et de nos droits dont il est question. Alors comme les autres, je clique, j’achète, je télécharge. Des jeux à la dizaine que je ne ferai jamais.

C’est allé vite. Dans le rétroviseur, vingt années à peine de CD, moins encore de DVD. En un quart de vie à peine ces prouesses technologiques ont disparu, se sont comme évaporées. Remplacés non pas une fois mais par de multiples semblances, tout aussi éphémères (mini-CD, les HD DVD, les Blu-ray), qui seront elles-mêmes inéluctablement remplacées par internet. Internet, notre dieu à tous. Démodées, les immuables générations de console. Une pause, l’espace de dix ans, et puis s’en va. Rustres, ploucs ! Maintenant on a des machines polyvalentes, monsieur, des machines qui évoluent au chant incessant des mises à jour. Et quel chant. Version après version, patch après patch. Sans oublier le nouveau modèle, de temps à autre ; histoire de faire du neuf avec du vieux, convertir en fin de vie le client de la marque d’en face. Fat, Slim, S, XL, 0,5, XXL. Vous faites la bonne taille au moins ?

Fractures obligées, palier après palier, lamelle après lamelle, les nouveautés ont poussé au cul des anciennetés très relatives. Marques et supports s’assurant d’être juste assez uniques et différents pour viser exactement les mêmes personnes, mais trop chères pour qu’on puisses tous les choisir. On est le client d’une marque ou on l’est pas. De la complexité du marché sont nés toutes sortes de parcours. Bob, par exemple, a pris à gauche au carrefour. Moi j’ai pris à droite. Même paysage, chemin différent. A moins de faire demi-tour, d’aller à gauche juste pour voir… Allez, j’ose. Je n’ai jamais aimé laisser les choses au passé. Je crois que je préfère vivre au presque présent. Metroid Prime sur télévision cathodique, d’un côté. Pas mal. Je l’avais raté. Nier sur télévision HD, de l’autre. Ça envoie aussi. Une pièce, 2002. L’autre, 2010. Huit ans seulement. Huit ans quand même. Trois enjambées et je me sens vieillir. Pas évident de faire cohabiter tant d’époques. Mais vieillir, justement, c’est aussi apprendre à faire des concessions. C’est précisément ce que j’ai expliqué au GameCube (qui n’aime pas que je l’appelle la GameCube).

Aujourd’hui, une vingtaine de jeux se sont écroulé contre ma fenêtre. Certains se sont noyés en cours de route. La faute au désintérêt. Période d’opulence et de faste qui ne profite qu’à certain. Période d’urgence qui profite à personne. On est trop occupé à se battre sur les petits détails : collector, pré-réservation, option sauce au citron ; les détails chiants, en fait, les paragraphes de fin de contrat. On cherche la perle, celle qui nous fait dire oui à tout. Celle qui écrit, celle qui ne repompe qu’à 50%. Les trous dans les murs, là ? Oui, c’est normal. C’était déjà poreux avant mais ça s’est empiré. Tout se ressemble désormais. Consoles de jeux, gazinières, c’est la même chose. On pouvait déjà faire des œufs au plat sur une Xbox 360. J’ai qu’une hâte : pouvoir griller du pain avec ma 5DS. Mon attitude ? Normale également. C’est pas parce qu’on joue tous aux même jeux qu’il faut s’aimer. C’est une question de valeur, comprenez. Et puis être une tête de con, c’est pour ainsi dire devenu un sport. Donc allez vous faire.

Ah. Le nouveau terrain de bataille, ça se passe là-haut, dans les sphères. Du 120Hz dans les yeux, la gerbe aux dents. Des casques de réalité virtuelle au prix très réel d’un RSA ou deux. Je vous assure, ça va marcher. Les gens qui veulent s’évader ont tous 20 m² à revendre, ça se sait. J’ai d’ailleurs commencé à vider la cave. Et puis, rien que de regarder le prix, j’ai déjà mal à tête. C’est bon signe, non ? Après ça je verrais bien un retour aux justes valeur du jeu vidéo. Marcher pieds nus sur des pics pour prendre un niveau, se prendre un coup dans les parties par jour pour gagner en endurance, se couper une oreille pour l’utiliser en projectile. Le bon vieux temps, quoi. Mais bon, à la vérité, on finira vite aspirés dans une toute petit puce. Payer de sa personne n’aura jamais été aussi ironique. C’est pas dans ce genre de cas qu’on parle d’ironie ? Vous êtes sûrs ? Oh. Pas grave.