Humeur

En rempart à l’inquiétude

 Le soir du 14 juillet, quand on m’a averti en plein stream de World of Tanks qu’il s’était passé quelque chose à Nice, je n’étais pas sûr de savoir comment réagir. Piqué, je tapais « Nice » dans un moteur de recherche, et réalisais bien vite l’horrible tragédie qui venait de se dérouler. « Encore », pensais-je. A nouveau. J’évitais de me plonger de suite dans les détails, prenant le parti de continuer de stream normalement. Hésitant toutefois à l’idée de faire montre d’un quelconque amusement, mais me montrant ouvert au dialogue avec les gens désireux d’en parler. Délicate entreprise.

Il est impossible de ne pas sentir l’inquiétude, le malaise et l’incompréhension grandir, à chaque nouvel attentat, en France comme à l’étranger. Des attentats qui ne sont plus seulement des actes isolés (l’ont-ils jamais été ?), mais qui s’appellent l’un l’autre, comme le symptôme d’un mal plus profond. Il est aisé alors de se sentir impuissant face à l’impunité de ces carnages, aussi imbéciles qu’injustes. On a beau dépeindre la violence de milles façons, voir les médias en user jour après jour, on ne s’y habitue jamais vraiment. La réalité a cette façon de se rappeler brutalement à vous.

La fiction, et par là-même les jeux vidéo, ont toujours affiché un insatiable appétit pour cette même violence. Comme ils ont fait montre d’une étrange fascination pour le réalisme. Ce qui, couplé à une mise en scène souvent très graphique, a maintes fois suscité ça et là un malaise – qui sans toutefois être identique à celui qui nous éprend aujourd’hui – a naturellement posé la question de cette violence-là, de son impact potentiel. Avec zèle, parfois, au devant de l’urgence naturelle à expliquer les tragédies, et à ce besoin inhérent de leur trouver des bouc-émissaires.

S’il convient remettre en question le bien-fondé des images violentes qui nous assaillent, des jeux vidéo comme d’ailleurs, l’importance d’autres facteurs – parentaux, sociétaux –, au regard de son expression dans l’espace du réel, a depuis longtemps prouvé être décisif. Accuser les jeux vidéo d’y contribuer n’a peut-être finalement servi à rien d’autre qu’à mettre en exergue cette réalité-là, dont ils s’inspirent bien sûr avidement. En témoigne, au cours des deux dernières décennies, l’abondance des armes et des thématiques militaires dans nos univers virtuels. Pourtant, derrière ce qui semble être devenu une étouffante réalité, les jeux vidéo fourmillent également d’univers eux entièrement fictifs, tissés à partir des imaginaires, des parcours et des cultures d’individus de toutes nationalités. Il serait donc déraisonnable de limiter les jeux vidéo à la simple expression de leur apparente brutalité.

Il n’y a encore pas si longtemps on parlait d’eux comme d’une passade, d’un loisir réservé aux jeunes, qu’on abandonnait une fois l’âge adulte venu. Il était considéré normal, alors, « d’arrêter de jouer », de la même façon qu’on arrête, dirons-nous, de faire du skate. J’ai toujours trouvé ça d’un saugrenu. Je ne l’ai en fait jamais compris, ce besoin de tout simplement arrêter de jouer. Pour une raison qui ne m’est apparue que bien plus tard : jouer à des jeux vidéo ne me définit pas. « Les joueurs », ou gamers, n’existent pas. Jouer n’est pas quelque chose que je fais tout le temps ou que je ne fais jamais : c’est quelque chose que je pratique quand j’en ai envie – et j’en ai, certes, très souvent envie – au même titre qu’écouter de la musique ou regarder une série télé. N’en déplaise aux dispensateurs de petites cases.

Les jeux vidéo demeurent, dans leur nature première, un divertissement, et donc un élément non essentiel à la vie de tous les jours, qui s’efface logiquement au devant de drames bien réels. Il arrive toutefois qu’ils aillent plus loin, qu’ils offrent davantage. Du réconfort et pourquoi pas de la joie. Agissant un conduit salutaire, une barrière face aux drames de la vie. Car pour faire obstacle à ce qui nous assaille, la solidarité seule ne suffit pas. Il nous faut également continuer d’être. Jouer, rire, découvrir, se faire plaisir font partie de ces choses de rien du tout qui offrent de formidables remparts à l’angoisse. Le pire qui puisse nous arriver ? Être paralysé. Alors n’en faites rien.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Le temps imparti est dépassé. Merci de saisir de nouveau le CAPTCHA.