Chroniques, Le 17

Le 17 : en 2021, je rempile

Cela fait un an, jour pour jour, que j’ai débuté l’écriture de cette chronique. Écrire ces textes, une année durant, s’est révélé intéressant. L’idée, alors toute simple, des 17, était de stimuler l’écriture par la contrainte en installant un rythme d’écriture. Ce qui s’avéra à la fois très simple – n’ayant pas d’autres contrainte que le jour de publication, et très compliqué – de tels écarts entre deux textes pouvant heurter, paradoxalement, l’organisation et la stimulation de l’écrit. Pourtant, le 17 est vite devenu un jour clé, y compris à la maison. Je me suis vu, chaque mois, entrevoir cette nécessaire rencontre avec moi-même. Qu’allais-je bien pouvoir raconter ? A quoi avais-joué ? Que dire de plus que je n’avais déjà dit au fil des ans ?

Chroniques, Le 17

Le 17 : j’ai le mot fin

« (…) Et c’est tout le problème de cette idée de fin : on s’y condamne, on ne supporte pas de la devancer, comme si elle devait forcément s’imposer, nous guider. Mais pourquoi la fin est-elle toujours vue comme notre but à atteindre coûte que coûte et pas comme un simple moment, une petite rupture salutaire, un arrêt choisi ? Et si on tentait d’en finir avec cette idée de grande fin, d’en finir avant la fin ? »

https://www.franceculture.fr/emissions/carnet-de-philo/carnet-de-philo-du-mercredi-09-decembre-2020

L’idée de la fin m’a souvent tiraillé. Tantôt pressé de la voir arriver, tantôt redoutée, je n’ai jamais su me placer par rapport à cet arrêt soudain. D’un jeu sur l’autre, ou même d’une œuvre à l’autre, la fin est un moment qui m’embarrasse. Parce qu’elle est nécessairement abrupte, ce bien qu’elle soit discernable et préparée en amont; et parce qu’elle est un appel parfois plus fort encore que l’œuvre elle-même. Et, paradoxalement, plus je suis pressé d’en finir, moins je choisis d’arrêter en cours de jeu. Il m’en faut beaucoup, ou à l’inverse vraiment trop peu, pour cesser en cours de route.

A dire vrai, les jeux que je n’ai pas finis me pèsent plus qu’ils ne le devraient. Je sais lesquels. Je ne sais, en revanche, pas toujours pourquoi. Désintérêt ? Lassitude ? Concurrence des titres ? Changement d’humeur ? Manque de pugnacité ? Durée trop longue ? Les raisons sont variées. On les puise autant dans le joueur, dans le jeu, que dans leur relation. Cette alchimie plus ou moins réussie suffit à faire subsister les jeux les plus longs sans qu’ils n’y paraissent. Ou, inversement, rend les jeux les plus courts interminables. La sensation du temps qui passe est, dès lors, très relative.

Idéalement, quand les yeux ne pétillent plus, il vaudrait mieux en finir. C’est, en tout cas, ce à quoi je voudrais m’astreindre. Cesser de passer du temps quand l’envie ou la passion n’est plus là. Choisir mes propres fins. Est un idéal vers lequel je veux tendre. Mais finir, c’est à dire en voir la fin prévue, a toujours été un tel soulagement pour moi. Longtemps, cela m’a donné l’impression d’accomplir quelque chose. D’être aller au bout. De quoi, d’ailleurs ? Du jeu, ou de moi ? N’ai-je pas, sans le vouloir, corrompu, ou à défaut dérobé, cette idée de fin ? Qui n’est, dès lors, plus le fin mot de l’histoire, mais l’assouvissement d’une pulsion, d’une envie obsessionnelle et insensée.

Je ne compte plus le nombre de fois ou je suis allé au fond d’une grotte en sachant pertinemment que rien s’y trouve (Ah ! Mais heureusement pas dans la vraie vie), quitte à repartir bredouille. Quoi que, pas si bredouille. Il peut être satisfaisant d’inspecter les moindres recoins, de les voir se dessiner sur la carte, ou bien dans la tête. Même vides, ces extrémités des coins de pièce, ces culs-de-sac et ces pièces dégarnies peuvent nourrir l’esprit. Savoir, après l’avoir vérifié, qu’il n’y a rien à y faire, rien à y trouver, donne mérite à notre venue. C’est peut-être bien ça, dont il s’agit finalement. De l’idée de savoir. Plutôt que celle de ne pas savoir. D’ignorer la suite. De laisser courir l’incertitude.

Chroniques, Le 17

Le 17 : je tends l’oreille

Pause. Je tends l’oreille. Je soulève le casque, pour m’en assurer. Était-ce un léger gloussement, un raclement, une complainte, une toux, un crissement aigu, une régurgitation, un mouvement du sommeil ? L’ai-je imaginé ? Je ne suis plus sûr. Tout semble calme. Je remets le casque, à l’affût du prochain bruit qui viendrait à descendre. Le son, déjà au plus bas, ne me parvient que dans l’oreille droite, de toute façon. L’installation, sommaire, évite qu’il ne se disperse, et me permet de jouer un peu en fin de soirée.

A cette heure, la maison est éteinte. Tous, hormis moi, sont couchés. Le petit dernier, d’un mois tout juste, glapit dans un lit neuf fois plus grand que lui. Dans le mien, mes pieds atteignent le bout. Différentes échelles. A l’heure que nous sommes, mon rôle est de tenir « le premier quart », tandis que ma compagne se repose. Ce qui signifie prêter l’oreille à la diversité des bruits qui peuvent s’échapper d’un nourrisson. Interpréter les « Agu », les « Creeeu », les « Uiiii ». En deviner l’état. Vient-il de se réveiller ? Bruite-il en dormant ? Le phénomène est-il progressif, voire exponentiel ? Ou en voie de s’amenuiser ? Faut-il intervenir prestement ? Mes qualités déductives sont testées.

Face à moi, la télévision est transis. Bénisse le mode pause. Derrière l’écran figé, Dante patiente. Dmc: Devil May Cry Dmc (2013) n’était pas le meilleur choix, étant donné les circonstances. Mais il me fallait bouger en vain, après la fantastique expérience 13 Sentinels : Aegis Rim (2020). Presser des boutons au hasard en espérant faire une combinaison me paraissait satisfaire à l’exigence. Et je préfère me réserver Bayonetta 2 pour plus tard. Il n’empêche, je joue. Même si ce n’est qu’une heure, parfois moins, j’ai ce moment solitaire d’amusement, de dépaysement vigilant, d’attention parentale ludique. Qui contribue à la traversée des journées de travail maussades.

Avoir son enfant dans les bras, de retour du travail, est sans équivalent. Lui faire des bises, observer ses mimiques, ses sourires accidentelles, et ses déformations contrariées du visage. Les journées, bien que déjà lourdes, s’en trouvent immédiatement allégées. L’aberration des administrations qui périclitent n’a plus guère d’importance : je survole. Pourtant, il faut bien, quand je le puis, ce court instant de culture. Dans les livres, les journaux, les séries, les jeux. Une culture qu’on dit non essentiel, mais qui nourrit elle aussi l’esprit, d’imagination, de savoir et de rires. Une culture que je m’imagine déjà partager avec lui. Lui qui ne devine rien de tout cela. Lui qui vient à peine de trouver ses pieds.

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Le 31 octobre, faute de 17 : des vies en plus

Le 18 octobre, un petit bout d’homme est arrivé. Autrement dit : je suis devenu père. Ma vie et mon quotidien se sont par là-même durablement transformés. J’attends ou j’ai attendu, parfois sans sommeil, après ses besoins, que j’apprends jour après jour à décrypter. Je souhaite de tout cœur veiller sur lui. Pour cette raison, je n’entend pas faire le sacrifice des temps partagés. Mon « temps à moi », si il est toujours primordial, s’est donc amenuisé. En attendant les nuits. Être en congé paternité m’a en tout cas donné le temps de me trouver, puis de me retrouver. Pour mieux poser les premières briques de cette famille renouvelée.

Depuis les premiers jours, ou j’étais si épuisé que je ne sentais plus même la fatigue, j’y vois un peu mieux. J’entrevois même jouer, souvent en fin de journée, avachi sur le canapé. Il m’arrive de me réveiller en sursaut après m’être installé trop confortablement, le pad resté à mes côtés, mais la console éteinte. L’ange de la technologie est passé par là. Je continue en tout cas doucement, mais sûrement, le fantastique 13 Sentinels : Aegis Rim, qui se laisse entrevoir. Yakuza 4 devra patienter encore un moment.

Halloween, ce soir. C’est chaque fois l’occasion de se plonger dans des ambiances. De mettre de la décoration. J’ai acquis des titres à thème ; j’espère avoir l’occasion de les lancer dans les prochains jours. Je réfléchis à des possibilités de repas, de films. Hier, en apéritif, nous avons regardé un épisode de Ghosts (2019), une série britannique humoristique qui voie de nouveaux occupants emménager dans une maison hantée. Rigolote. En film, en revanche, je ne sais guère si nous aurons le temps. Pour beaucoup de choses, d’ailleurs. L’an dernier, nous avions (enfin) vu le classique de La Nuit des Morts-Vivants (1968) et (re)vu Beetlejuice (1988). Cette année, je pensais à Dernier train pour Busan (2016), Les Griffes de la Nuit (1984), ou Sleepy Hollow (1999). Mais je crois qu’il va nous falloir partie remettre.

Je ne sais ce qu’il adviendra. En ces temps morose et incertains, il peut être difficile de savourer les petits bonheurs, faute de pouvoir les partager. Pour autant, je vais continuer à me concentrer sur ce qui en vaut la peine, et mettre tout le reste de côté. Pour les jeux (et pour le reste) : je continuerai donc d’écrire. Retards assumés. Pour les parties avec le petit, par contre, va falloir attendre encore un peu.

Chroniques, Le 17

Le 17 : j’achète ! Enfin, je crois.

Plus tôt dans l’année, j’annonçai gravement à ma compagne « Ma chérie. Je crois que je vais devoir acheter la Switch et la Playstation 5. » Les jeux vidéo n’ont, heureusement, jamais été un sujet de dissension entre nous. Nous jouons parfois ensemble ; et lorsque je joue de mon côté je le fais de manière mesurée. A mon expression, elle a donc tout de suite compris l’enjeu. « Ah ? », m’a-t-elle répondu. « Oui, argumentais-je. Il vient d’être annoncé que Shin Megami Tensei 5 sortirait exclusivement sur Switch. Tu sais, la série hyper compliquée au nom imprononçable qui a vu naître de multiples spin-off ? » « Persona truc là ? » « Oui, celle-là même. Du coup, en ce qui concerne la Switch, j’ai pour ainsi dire pas le choix. Puis la Playstation 5, je l’avais déjà évoquée. Disons que c’est un choix qui me semble logique. En plus tu pourras regarder tes séries. Je voudrais pas avoir à te la louer. » « Chéri, tes arguments me semblent savamment étudiés. Je n’ai aucune objection. » Oui, on se parle comme ça, à la maison.

J’étais, depuis, resté sur cet élan déterministe qui me verrait, quoi qu’il advienne, acquérir la Switch comme la Playstation 5. La trajectoire était déjà calculée et le point d’impact enregistré. Ce, bien que je ne sache rien, à ce moment, de la Playstation 5. Ni prix, ni date de sortie, ni jeux, ni esthétique. En somme, je me ruais en souriant comme un dément vers l’inconnu. Sur le papier, en tout cas, le prospect d’acheter la Switch était peu risqué, conforté par le panel de jeux déjà sortis, et la présence à venir de deux SMT – on abrège, hein – avec le remake annoncé de Lucifer’s Call. Au pire la console deviendrait-elle familiale. En revanche, si je basais mes espérances sur la Playstation 5 en grande partie sur mon expérience de la précédente – en fait, de l’actuelle – Playstation 4, les annonces du 16 septembre m’ont rendu la chose un peu brouillonne…

C’est un fait que l’envie se heurte parfois à un mur d’incompréhension. Dans les jeux vidéo, il faut carrément y voir un barrage. Tout s’y trouve hyper segmenté, défini, sectorisé, technique, exclusif, gâté en prime par le plus épouvantable des charabias. Aussi, à peine m’étais-je intéressé à la dernière sculpture d’art signé Sony, que je me suis sentis noyé dans la mélasse de détails. Le curieux de passage put ainsi apprendre qu’il y avait en fait deux modèles de Playstation 5. Une, exclusivement numérique (sans lecteur Blu-ray), au prix de 399 €, dont l’unique moyen d’achat sera donc en téléchargement. La seconde, doté d’un lecteur Blu-ray, se trouvant au prix du 499 €. Pourquoi cette différence ? Parce que, m’a dit Jean-Luc, Sony espère attirer le chalan avec la version numérique, qui permet un meilleur contrôle des prix et des marges plus importantes. Jean-Luc a ajouté que le lecteur Blu-Ray ne coûte « que » 30 € à 40 € à construire. Ce qui signifie que Sony mise à fond sur le numérique. De toute façon, on a tous une connexion internet de dingo, non ? Comment, Jean-Luc, t’irais plus vite en allant le chercher à pied ? T’as peut-être bien raison.

Au delà de ce dilemme, qui ne concernera finalement que les personnes dotées d’un salaire raisonnable, ça s’empire lorsqu’on s’intéresse aux jeux. Jean-Luc n’a pas voulu rentrer dans les détails. Mais il faut différencier : les jeux exclusifs pas vraiment exclusifs, les exclusivités temporaires, les jeux PS5 qui sortiront sur PS4, les remakes, le nouveau système d’abonnement, le change $/€ drôlement imaginatif. Bref, m’a dit Jean-Luc, c’est un peu le foutoir, tu ferais mieux d’acheter une MegaDrive d’occasion. Tu comprends, tout ça, ce sont des décisions financières. Des choix qui sont faits. Des actes délibérés visant à nous prendre vaguement pour des poires. Mais pas trop. Ainsi l’espoir reste bon.

Alors, c’est le vague à l’âme. Je me dis que les jeux seront sans doute bons. Mais les effets d’annonces, et la sommité des détails qu’ils cachent en réalité est exténuant à analyser. Chiant, même. Les voir régulièrement pris dans la toile de leurs mensonges, et continuer avec la même obsession à prendre les acheteurs pour des courges, ça interroge, forcément, les fondements de notre équilibre mental. Ça m’a toujours défrisé. Combien le marché vidéoludique est exagérément élaborée, l’extrême arrogance de ses pontes, de ses observateurs, et cette façon pernicieuse de faire des promesses sans l’obligation morale de les tenir. Du coup, la Switch : oui. La Playstation 5 : peut-être ? Il reste quoi déjà ? La Xbox Series X ? Ah. Elle était à combien, déjà, la MegaDrive ?

Impressions

Vases destinés à rester vides (1) (Assassin’s Creed Odyssey)

J’ai rencontré Assassin’s Creed Odyssey en avril 2020, à l’occasion des week-ends découverte. Y jouer fut alors fut alors une affaire bien délicate, entre une connexion internet limitée, et les erreurs rencontrées lors du lancement. Heureusement, je pus m’y essayer in extremis. Je me suis trouvé, l’espace d’un instant, nerveux et nostalgique à l’idée de retrouver Assassin’s Creed. Ca remontait à un bail. Néanmoins, dès le jeu lancé, je me sentis rassuré, comme saisi d’un vent de fraîcheur, transporté dans un pays dont j’ignorais la langue. Régalé par la mise en scène, je me pris à rêver, quelques heures durant.

Assassin’s Creed Odyssey est un jeu qui ne laisse pas de marbre (en effet : il se déroule à l’époque de la Grêce antique). Même pour le plus grand des cyniques, il est difficile de ne pas se trouver en proie à l’abêtissement des beaux instants. Dès les premiers mouvements de caméra, on admire les environs ; puis on s’admire soi, on se reluque sous tous les angles, on visite la saillance des muscles, les vêtements en lambeau. On questionne la nature des sous-vêtements de l’époque. En somme : on se perd, on regarde, d’abord, plus qu’on n’agit. Le titre l’encourageant, je passai un temps certain, au gré de mes aventures, à chercher la bonne composition – ici, une lumière intéressante ! Là, un angle ! Immortaliser avec justesse les couleurs et les formes, en s’appuyant sur l’objectif, qui invite à respecter la règle des tiers, devient vite un jeu dans le jeu. On oublie, dès lors, les grands objectifs – comme les petits – au profit des ballades sans but et des curiosités naissantes.

J’avais oublié la série. Pour toutes leurs qualités – et à l’image de Far Cry les Assassin’s Creed m’ont par trop souvent laissé un arrière-goût de… trop plein de vide. Le nombre exubérant de lieux à visiter, pour y recueillir les mêmes informations, y accomplir les mêmes actions, finissant, en creux, par être lassant. Assassin’s Creed Odyssey peut être enchanteur. Mais dès qu’on y joue avec l’objectif d’avancer, le cynisme d’un jeu conçu pour occuper prend le pas. Les quêtes insipides s’accumulent de manière invraisemblable ; similairement à un MMORPG, le jeu se fend même de quêtes renouvelables. Le rapport au monde se résumant finalement à bien peu de choses : un voyage qui donne peu à penser, un héros opportuniste qui provoque des conflits en vue de récupérer de l’équipement (chic, du loot violet !), du massacre de soldats et d’animaux en quantité. J’avais oublié qu’un jeu, même très beau, et très chantant, pouvait être aussi vain.

En terme de direction artistique et de recréation pseudo-historique, Assassin’s Creed possède un vrai savoir-faire. Mais la série semble vouloir, plus que d’autres, répondre à une somme de critères générique – s’obligeant, de un, à posséder des graphismes, et de deux, à avoir un contenu conséquent. Des artifices vendeurs, basés sur le « encore plus », qui flatteront les fans, et donneront une impression de conformité aux critiques. Insidieusement, cela a le bon goût de conforter le marché dans ses biais : si un jeu n’est pas beau et riche en contenu, il n’a pas de raison d’être. Ce qui destine la série à rester ce qu’elle est : un jeu d’appel. Il est tentant, chaque fois tentant, de se demander ce qu’il en serait s’il était autrement. D’imaginer, du bout de l’esprit, ce que pourrait être Assassin’s Creed si il ne cherchait pas si obstinément à être conforme ? L’idée me fascine. Elle est pourtant si vaine. Car, en vérité, Assassin’s Creed est exactement ce qu’il est censé être : une jolie carte postale, un ventre bien rempli.

1 « Les vases destinés à restés vides sont les plus chargés d’ornements. » Robert Sabatier ; Le livre de la déraison souriante (1991)

2 Ubisoft, tous supports, 2010