Chroniques, Le 17

Le 17 : j’achète ! Enfin, je crois.

Plus tôt dans l’année, j’annonçai gravement à ma compagne « Ma chérie. Je crois que je vais devoir acheter la Switch et la Playstation 5. » Les jeux vidéo n’ont, heureusement, jamais été un sujet de dissension entre nous. Nous jouons parfois ensemble ; et lorsque je joue de mon côté je le fais de manière mesurée. A mon expression, elle a donc tout de suite compris l’enjeu. « Ah ? », m’a-t-elle répondu. « Oui, argumentais-je. Il vient d’être annoncé que Shin Megami Tensei 5 sortirait exclusivement sur Switch. Tu sais, la série hyper compliquée au nom imprononçable qui a vu naître de multiples spin-off ? » « Persona truc là ? » « Oui, celle-là même. Du coup, en ce qui concerne la Switch, j’ai pour ainsi dire pas le choix. Puis la Playstation 5, je l’avais déjà évoquée. Disons que c’est un choix qui me semble logique. En plus tu pourras regarder tes séries. Je voudrais pas avoir à te la louer. » « Chéri, tes arguments me semblent savamment étudiés. Je n’ai aucune objection. » Oui, on se parle comme ça, à la maison.

J’étais, depuis, resté sur cet élan déterministe qui me verrait, quoi qu’il advienne, acquérir la Switch comme la Playstation 5. La trajectoire était déjà calculée et le point d’impact enregistré. Ce, bien que je ne sache rien, à ce moment, de la Playstation 5. Ni prix, ni date de sortie, ni jeux, ni esthétique. En somme, je me ruais en souriant comme un dément vers l’inconnu. Sur le papier, en tout cas, le prospect d’acheter la Switch était peu risqué, conforté par le panel de jeux déjà sortis, et la présence à venir de deux SMT – on abrège, hein – avec le remake annoncé de Lucifer’s Call. Au pire la console deviendrait-elle familiale. En revanche, si je basais mes espérances sur la Playstation 5 en grande partie sur mon expérience de la précédente – en fait, de l’actuelle – Playstation 4, les annonces du 16 septembre m’ont rendu la chose un peu brouillonne…

C’est un fait que l’envie se heurte parfois à un mur d’incompréhension. Dans les jeux vidéo, il faut carrément y voir un barrage. Tout s’y trouve hyper segmenté, défini, sectorisé, technique, exclusif, gâté en prime par le plus épouvantable des charabias. Aussi, à peine m’étais-je intéressé à la dernière sculpture d’art signé Sony, que je me suis sentis noyé dans la mélasse de détails. Le curieux de passage put ainsi apprendre qu’il y avait en fait deux modèles de Playstation 5. Une, exclusivement numérique (sans lecteur Blu-ray), au prix de 399 €, dont l’unique moyen d’achat sera donc en téléchargement. La seconde, doté d’un lecteur Blu-ray, se trouvant au prix du 499 €. Pourquoi cette différence ? Parce que, m’a dit Jean-Luc, Sony espère attirer le chalan avec la version numérique, qui permet un meilleur contrôle des prix et des marges plus importantes. Jean-Luc a ajouté que le lecteur Blu-Ray ne coûte « que » 30 € à 40 € à construire. Ce qui signifie que Sony mise à fond sur le numérique. De toute façon, on a tous une connexion internet de dingo, non ? Comment, Jean-Luc, t’irais plus vite en allant le chercher à pied ? T’as peut-être bien raison.

Au delà de ce dilemme, qui ne concernera finalement que les personnes dotées d’un salaire raisonnable, ça s’empire lorsqu’on s’intéresse aux jeux. Jean-Luc n’a pas voulu rentrer dans les détails. Mais il faut différencier : les jeux exclusifs pas vraiment exclusifs, les exclusivités temporaires, les jeux PS5 qui sortiront sur PS4, les remakes, le nouveau système d’abonnement, le change $/€ drôlement imaginatif. Bref, m’a dit Jean-Luc, c’est un peu le foutoir, tu ferais mieux d’acheter une MegaDrive d’occasion. Tu comprends, tout ça, ce sont des décisions financières. Des choix qui sont faits. Des actes délibérés visant à nous prendre vaguement pour des poires. Mais pas trop. Ainsi l’espoir reste bon.

Alors, c’est le vague à l’âme. Je me dis que les jeux seront sans doute bons. Mais les effets d’annonces, et la sommité des détails qu’ils cachent en réalité est exténuant à analyser. Chiant, même. Les voir régulièrement pris dans la toile de leurs mensonges, et continuer avec la même obsession à prendre les acheteurs pour des courges, ça interroge, forcément, les fondements de notre équilibre mental. Ça m’a toujours défrisé. Combien le marché vidéoludique est exagérément élaborée, l’extrême arrogance de ses pontes, de ses observateurs, et cette façon pernicieuse de faire des promesses sans l’obligation morale de les tenir. Du coup, la Switch : oui. La Playstation 5 : peut-être ? Il reste quoi déjà ? La Xbox Series X ? Ah. Elle était à combien, déjà, la MegaDrive ?

Chroniques, Le 17

Le 17 : tous des touristes

Je ne m’étais jamais, auparavant, considéré comme un touriste. Tout au plus m’étais-je imaginé comme quelqu’un d’éclectique. Pourtant, à y regarder de plus près, je me suis parfois trouvé en proie à la volonté de multiplier les excursions, de goûter les destinations, d’y humer de nouvelles odeurs… Avec l’intérêt maladif du vacancier en mal de dépaysement. Juste dans le but « d’entrevoir un éclat du paradis, dont il faudrait visiter les multiples versions de manière fugace, en se déplaçant au gré des modes et des envies. » (1). Sans toujours m’apercevoir que, ébloui par des lignes d’horizon flatteuses, je ne faisais que revenir aux mêmes endroits. Au point de « tuer l’exotisme, banaliser la notion du différent. »

A l’image des corps libérés de leurs contraintes horaires, il m’est arrivé de penser que le jeu vidéo s’inscrit également, de par sa capacité à nous faire voyager, comme une forme de « compensation de la vie laborieuse ». Une liberté qui « s’achète et se consomme », comme à peu près tout dans nos sociétés consuméristes. Et où l’acheteur travaille dans le seul but de consommer pour être libre. Puisqu’il choisit – pense-t-il – où et comment dépenser son argent.

Si le jeu vidéo, dans sa part la plus rentable, constitue une industrie du divertissement, elle ne se tient pas simplement à du « faire acheter ». Examiné de plus près, en particulier dans sa part la moins bien définie, s’y trouve une expression distordue de nous-mêmes. En terreau fertile aux idéaux politiques, aux traditions culturelles, aux œuvres personnelles, aux réalisations à contre-courants, le jeu vidéo participe en effet, de part son accessibilité, à la mise en scène de nos mœurs et de nos croyances. Des « formes de mondialité » qui résonnent avec notre propre complexité, nos propres vécus, nos propres besoins, selon qu’il nous parle, nous tance ou nous amuse.

J’ai erré dans de vastes et nombreuses contrées. Ai contemplé plus d’imaginaires que je ne saurais les décrire. Avec pour seul témoin de la plupart de ces mondes que des mots, des sauvegardes, des captures d’écran éparses. Quand ils existent. Souvent, il n’y a plus guère qu’une sensation ténue, qui charriée par le vent souffle à l’esprit des caresses incertaines. Une impression de déjà vu. En voyageur élitiste, je n’ai pas cessé les déplacements. J’essaie, tout au plus, de leur donner plus de sens, de mieux choisir mes destinations. Je vagabonde un peu moins. Mais je m’amuse toujours autant.

(1) « Repartir, mais pas comme avant », Rodolphe Christin, Le Monde Diplomatique – Juillet 2020

Chroniques, Le 17

Le 17 : vieux machins, nouveaux trucs

Je me suis mis, dernièrement, à acheter des trucs pas tout récents. Une console PSOne, assortie d’un grand nombre de pads, des jeux plus ou moins datés, des pistolets G-con, une manette pro classique Wii… Des nouvelles recrues, qui se sont jointes aux vieilles, en réponse à des désirs insoupçonnés. Comment j’en suis arrivé là, en revanche, je l’ignore. Je me rappelle clairement avoir cherché un pad Gamecube, en remplacement d’un autre défectueux. Un objectif plus difficile à atteindre que prévu. L’objet de mes désirs me fuyant, il est possible, et même probable, que je me sois mis à regarder d’autres choses, trop de choses… Avec ces yeux brillants de l’adolescent retrouvé. Qui ouvre des cartons, qui ouvre des cartons.

J’en ai rebranché, des machins. L’arrivée de la VGA Box Dreamcast a vu cette dernière retrouver une place dans le salon, à grand renfort de câbles et avec un peu d’astuce. Ce qui m’a confronté à un nouveau problème : le cas des jeux non compatibles VGA, tel que Skies of Arcadia. Problème depuis resté en cours de traitement. A 50cm de là, une petite télé cathodique se tient modestement à côté de la plus grande. Dans le meuble, la Playstation 2 travaillait, elle, au lancement de Time Crisis 3. Des câbles, partout, épouvantent la pièce. Les pistolets récupérés pour quatre sous marchent – essentiellement. Pour la première fois, Pan !, je fais du light gun depuis chez moi. Et, Pan !, c’est plutôt amusant. Même si, Pan !, ça ne vaut pas le Time Crisis 2 en borne d’arcade de mon adolescence, justement. Qui lui m’avait coûté 40 francs.

Je me suis vu, un temps, résumer la chose avec un air snob : ça y est, les jeux récents me lassent, j’ai trouvé refuge dans la grotte des jeux vieux, sincères, et pas du tout commerciaux. La nouveauté, il est vrai, ne m’attire plus autant ; et quand elle m’attire, c’est souvent pour des raisons bien précises. Mais ça n’y est pas. Non, si je me suis retrouvé à voguer sur les eaux merveilleuses des souvenirs brumeux, c’est que j’avais envie d’acheter quelque chose de significatif, qui me plairait nécessairement. Une chose à l’épreuve du temps – puisqu’il est déjà passé par là. En somme, acheter des jeux d’antan, c’est à mon sens autant se raccrocher à des œuvres ludiques, figées dans le temps, que vouloir explorer des territoires restés nouveaux. Ce qui tient certainement de la quête de sens.

Je réfléchis parfois trop durement à cette idée de sens. N’est-ce pas futile de vouloir retrouver ce qu’on a perdu ? Ou, au contraire, l’est-ce de vouloir fuir en avant ? Devrais-je dépenser mon argent en des choses plus utiles ? J’avoue : je n’en sais fichtrement rien. Je me dis : du moment que j’achète des jeux qui me plaisent vraiment, peu importe leur époque, et qu’il m’en reste pour acheter du pain, c’est bien là l’essentiel, non ?

Chroniques, Le 17

Le 17 : je bâtis

Il pleut à fortes gouttelettes. Sur le toit, au dessus de moi, l’eau s’affaisse, claque, ricoche avec douceur dans l’air, puis s’écoule de toutes parts. La pluie traverse le paysage, avec une régularité artificielle. Dans les champs et les maisonnettes rapiécées, l’eau s’insinue. A mesure que les cieux s’assombrissent, sa chute s’accentue, s’épaissit. L’obscur nous assomme. Mais je me tiens à l’abri. Sous des cubes de matières, agrégés à la va-vite, qui n’ont d’autre but que de parer à l’urgence : être au sec. Pas tant au sec, d’ailleurs, que sauf. Voir la pluie m’entourer, l’entendre en vain tenter de percer cette mince toiture, la deviner si proche que des gouttelettes se collent à ma peau : ça me rend joyeux. Quelques cubes pour une alcôve.

Chroniques, Le 17

Le 17 : je cours

Mes pensées se perdent. L’espace d’un instant, mon corps se déplace de lui-même, avec la même régularité. Je ne questionne plus le mouvement, ne cherche plus à surveiller chaque contact avec le sol. Je me sens serein ; dans un effort contrôlé.

Chroniques, Le 17

Le 17 : je conceptualiste

Ça y est : je suis à l’équilibre, pile poil à la médiane. Entre sacré con – qu’on en pâtit – et fin philosophe – qu’on sent filer. Ça m’a pris un vendredi, comme ça. Je m’y trouve de bon aloi. Je suis en short, comme tous les vendredis. Plus tôt, j’ai rendu visite à ma mère. Elle aussi pense qu’il serait temps que je fasse un choix. Qu’on peut pas rester toute une vie sans choisir d’être con. Alors dans mon entêtement, j’ai choisi : je serai mi-con.